Ceux qui font remonter le rabòday à 2004 avec Vwadèzil avec son carnaval « M pa nan pale franse » ou en 2010 avec le hit « Anba dekonb » ont tout faux ! Ceux qui prétendent également qu’il existerait plusieurs types de rabòday en passant par le rabòday traditionnel, le réadapté et le remasterisé sont également à côté de la plaque. Il ne s’agit pas là d’une enième insurrection contre des propos soi-disant obscènes d’artistes ayant compris la loi de la controverse. Il ne s’agit pas non plus d’une guerre contre l’évolution mais un souci de placer chaque chose à sa place.  On ne saurait parler de Rabòday réadapté ou remastérisé sans au moins un des éléments essentiels du Rabòday…

 

S’ils l’ont fait pour le Rabòday, d’autres artistes en mal de noms pour les arrangements qu’ils auront concoctés viendront encore piocher dans le patrimoine musical haïtien en s’octroyant la paternité de rythmes dont ils ne savent pas grand-chose ou dont leur compositions ne respecteront en rien les rythmes qu’ils disent faire évoluer. Il faudra alors tracer un exemple ! Non…il ne s’agira pas de trucider Tony Mix ou les membres de Vwadèzil et de BC mais plutôt de faire connaitre les rythmes sacrés haïtiens en sortant de l’oralité. L’heure n’est plus à l’indignation, il faut agir! Welele Doubout l’a compris. C’est ce qui, d’ailleurs, l’a poussé à abattre un énorme travail de sauvegarde et de mise en partition de certains rythmes haïtiens avec son tambour en association avec les Chansons d’Haïti et la Fondation Odette Roy Fombrun réunis en un CD « Tambour, âme ancestrale » dont la vente signature se fera ce samedi 20 octobre à la Librairie La Pléiade.

 

Welele, qui n’en a pas entendu parler ? Son nom déjà marque une rupture à ce que nous rencontrons généralement.  Né Raymond Noël, il a choisi d’adopter celui de Welele Doubout non par manque de respect pour ses parents mais pour se rapprocher beaucoup plus de ce qu’il définit comme haïtien : «  Raymond Noël sonne européen ! Je n’ai aucun problème avec les européens mais je n’en suis pas un. Autant adopter un nom  me définissant en tant qu’Haïtien. » Pourtant ce nom, il ne se l’est pas attribué. Il remonte à l’époque où Evans Lescoufflair réunissait au Range de la Croix-des-Bouquets les meilleurs élèves de toutes les communes et  sections communales du pays pour un camp d’été en signe de récompense. À la fin du Camp, les élèves devaient, dans une pièce de théâtre, interpréter le comportement de chaque responsable du camp. Raymond Noël lui, interprétait le rôle de Daniel Pierre-Charles dit Welele, le coordonnateur du camp. Ce dernier rentré d’exil du Mexique, n’arrivait pas encore à bien parler le créole et pour l’ennuyer, on lui demandait de répéter : « Welele !» La TNH étant  présente, de Daniel Pierre-Charles, Welele passera à Raymond Noël. Si Welele signifie joie, Doubout, lui, évoque la prise en charge, la révolution : «  Il est temps que nous nous soulevions pour un état des lieux et que nous nous prenions en charge. »

 

Par rapport au tambour, Welele ne peut vraiment pas mettre une date sur le jour où il a débuté, d’ailleurs sa mère y jouait aussi : «  Depi nan vant map tande tanbou !» Ce talent lui  a valu sa renommée au point d’enseigner le tambour à l’Académie diplomatique et Consulaire (ANDC), l’Ecole de musique Ste. Trinité ainsi qu’à l’étranger notamment aux USA. Si son talent de tambourineur n’est plus à prouver, Welele a trainé sa sacoche un peu partout dans le monde culturel haïtien.  Poète, journaliste présentateur, éditeur et comédien, le fils du tambour ne veut pas pour autant se reposer sur un domaine en particulier : « La priorité viendra selon les circonstances. D’autant plus comme le tambour, je ne les ai pas choisis mais plutôt l’inverse. L’important c’est de toujours se tenir paré à recevoir de la vie ! » C’est sûrement les circonstances et la gravité de l’heure qui l’avaient poussé  à se pencher sur ce vaste projet dont la vente signature se fera ce samedi 20 octobre à la Librairie La Pléiade…

 

Ce projet est né de deux constats : un manque de référence flagrant et la non-sauvegarde des rythmiques traditionnelles haïtiennes. Ce qui conduira à pas mal de musiciens haïtiens à utiliser le nom Rabòday pour désigner les arrangements musicaux pot-pourri. Ce CD définit le Rabòday qui, contrairement à Wikipédia le faisant remonter aux années 2000, est une rythmique haïtienne vieille du temps de la colonie empruntée du vocabulaire marin rabordage désignant un bateau lourdement chargé ou prêt à partir. On en compte deux types : le rabòday simple et le Petro rabòday. Aux côtés des trois rythmes sacrés : Rada, Petro, Congo, il s’instaure pratiquement en  quatrième pilier, le rythme profane. On l’appellera profane parce qu’il sortira du Peristil pour faire danser les gens au carnaval, rara et Konbit. Ce projet n’aura pas pour objectif de cracher sur l’évolution : «  Il est normal que des artistes mélangent différents rythmes musicaux mais pour parler de rabòday, il faut au moins un des éléments  comme son Kata, son second  ou son tambour principal. »

 

En plus de leur galvanisation, les rythmiques traditionnelles haïtiennes connaissent un effritement du fait de leur non-sauvegarde et du manque de référence. Ce CD se veut la première pierre d’un travail visant à les mettre en musique  savante de façon à ce que le monde puisse les lire comme c’est déjà  le cas de Twa fèy, twa rasin yo ou Papa logo. Ce qui permettra non seulement aux artistes et aux DJs d’avoir des données fiables sur lesquelles se baser pour pofiner leurs œuvres mais aussi à Haïti de mieux sauvegarder son patrimoine musical vieux de plus de deux siècles  en majeure partie oral. D’autant plus qu’il s’agit d’un patrimoine extrêmement riche avec des héritages venus d’Afrique, des premiers  habitants de l’Ile et de différents recoins de l’Europe comme l’Espagne, la France et l’Angleterre.

 

Welele ne compte pas s’arrêter là. Il travaille sur un projet de livre sur le tambour car selon lui depuis 1980, il existe une sécheresse en la matière : «  Un tel projet pourrait prendre du temps car je compile seul mes données aussi, il n’existe pas vraiment une instance en Haïti à financer ces genres de travaux ». En tant que maitre tambourineur, il nourrit un rêve, celui que tous les tambourineurs des rythmiques traditionnelles parlent le même langage : « Gen de nèg m wè kap jwe tanbou, dlo sòt nan bouch mwen ! Pwoblèm lan , nou konn pa  di menm pawòl ! » Son travail de mise en partition et de sauvegarde en association avec la Fondation Odette Roy Fombrun et les Chansons d’Haïti est celui d’un haïtien ,d’un gourou se battant non seulement pour transmettre mais pour sauver l’âme de tout un peuple. ..

 

Entre temps, nous avons rendez-vous avec notre culture ce samedi 20 octobre à la librairie la Pléiade car si cet arbre finit par être abattu, il ne nous restera plus rien…..

 

Alain Delisca